Tintin et Milou, les raisons d’un succès.

tintin milouDans Les chênes qu’on abat, André Malraux rapporte ces paroles du général de Gaulle : « Au fond, vous savez, je n’ai qu’un seul rival international, c’est Tintin. Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands, on ne s’en aperçoit pas à cause de ma taille ». En effet, si Tintin est d’un gabarit modeste, son rayonnement est presque universel. Depuis l’origine, l’année 1929, jusqu’à nos jours, ses vingt-quatre aventures représentent, traduits en plus de quatre-vingts langues et dialectes, près de trois-cent cinquante millions d’albums vendus. Beaucoup ont inspiré des réalisateurs, scénaristes et producteurs de films dont le plus connu est Steven Spielberg, des sculpteurs, des dessinateurs, des compositeurs de comédies musicales, de chansons mais aussi des imitateurs et plagiaires innombrables. Le moindre dessin d’Hergé atteint des prix astronomiques dans les hôtels de vente. Les personnages et les décors ont engendré un immense ensemble de produits dérivés, vêtements, vaisselle, jouets, linge… Bref, Tintin et Milou font aujourd’hui partie de notre vie quotidienne, à preuve leur présence à Nantes en 2016 dans la crèche de l’église SaintNicolas ! Ce succès sans précédent d’un personnage de bande dessinée s’explique pour bien des raisons. La principale est probablement que Tintin est le premier héros de la BD moderne en Europe. Il est au centre d’un univers qui fascine les enfants et lorsque ceux-ci ont grandi, ils portent sur l’œuvre un regard d’adulte qui leur fait considérer qu’elle appartient aux grands chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Pas moins !

TintinLe premier héros de la bande dessinée moderne en Europe

Hergé n’est certes pas le premier auteur des histoires illustrées pour enfants. Il s’inscrit dans une longue lignée, après les Images d’Épinal, Rodolphe Töpffer, Benjamin Rabier, Christophe (Le Sapeur Camembert, Le Savant Cosinus), Pinchon et Caumery (Bécassine), Louis Forton (Les Pieds Nickelés), Alain Saint-Ogan (Zig et Puce). Il est pourtant en Europe le père de la BD. En effet, ses prédécesseurs se bornaient à ajouter aux récits des illustrations facultatives alors que dans la BD, images et textes sont si intimement liés qu’on ne comprend plus l’histoire s’il manque une des deux composantes. D’où l’invention des phylactères (« bulles ») introduites par Saint-Ogan et généralisées par Hergé. Autre innovation fondamentale : les personnages d’Hergé se déplacent normalement dans le sens de la lecture de gauche à droite et les péripéties viennent généralement de la droite vers la gauche. Enfin, grand amateur de cinéma (muet à l’époque de ses débuts), Hergé applique à ses dessins les techniques du septième art, travelling, plan américain, plongée, contreplongée, insert etc. Il invente aussi des équivalents du son, onomatopées, idéophones, « Splash ! Smack ! Bang ! Pfuiiiit ! »… À côté de ces inventions adoptées aujourd’hui par ses successeurs qui ont souvent été ses élèves, certaines propriétés des dessins d’Hergé sont originales, en particulier l’admirable compromis entre le réalisme et la simplicité qui lui a été enseigné par son ami le chinois Tchang- tchong-jen, son collaborateur dans la réalisation du Lotus bleu et qui fera école sous le nom de « Ligne claire ». Les neuf premières aventures ont d’abord été publiées en noir et blanc, sans détails inutiles, sans ombres, en insistant sur le mouvement, la vitesse, qu’il s’agisse d’une automobile, d’une locomotive ou de Tintin toujours pressé. Lorsque en 1942 Hergé se décida à passer à la couleur, redessinant tous ses albums, il opta là encore pour la simplicité : pas de dégradés, les couleurs à plat sans variation d’intensité.

Un univers qui fascine les enfants

Dans ce décor épuré, facile à comprendre, un spectacle prend place qui fascine les enfants par ses personnages, son rythme accéléré et ses scénarios à leur portée. Tintin est le héros idéal auquel tout petit garçon rêve de s’identifier. Pas de parents, pas de professeur, des voitures à conduire, des avions à piloter… Certes, il est un peu trop vertueux et irréprochable mais heureusement il a pour compagnon Milou, chien pourvu de défauts récréatifs qui a fait dire à un professeur de lettres qu’à l’instar de Corneille et Racine « Tintin peint les hommes tels qu’ils devraient être et Milou tels qu’ils sont. » Et puis il y a les animaux ! Tintin au Congo est l’album favori des jeunes enfants qui ne savent pas lire tant les animaux sont nombreux. Hergé n’hésite pas à mettre en scène les spécimens les plus exotiques comme le fourmilier tamanoir, le tapir, le nasique, le varan du Komodo… Peu à peu, au fil des albums, le jeune lecteur fait la connaissance de la « famille » de Tintin, à savoir le capitaine Haddock (le personnage le plus populaire), le professeur Tournesol, la diva Bianca Castafiore… les hommes de gang, Rastapopoulos, Allan, Mitsuhirato, Omar ben Salaad… les hommes de gag, les détectives ignares Dupont et Dupond, Séraphin Lampion le fâcheux… Toutes ces aventures se déroulent dans un décor qui est un mélange harmonieux de réalisme et de fiction. Hergé excelle à reconstituer des ambiances proches de la réalité, une tour Effel pour Paris, le sphinx de Gizeh pour l’Égypte, mais il n’hésite pas à inventer des pays imaginaires ressemblants comme le royaume balkanique de la Syldavie ou la république bananière du San Theodoros. En revanche, pour la plus grande satisfaction de ses jeunes lecteurs, toutes les voitures sont identifiables ainsi que les locomotives, les bateaux, les avions, les appareils de photo, les armes à feu… comme l’ont démontré des myriades de spécialistes. La même simplicité préside au déroulement des intrigues qui relèvent soit du roman d’aventure soit du roman policier. Hergé a souvent recours au « Mac Guffin », procédé défini par Hitchkock consistant à poursuivre d’étape en étape un objet, trésor, document d’espionnage, invention scientifique… et plus précisément pour Tintin le sceptre d’Ottokar, ou le fétiche arumbaya, ou l’émeraude de la Castafiore etc. Avec un art consommé, il sait terminer sur un suspens haletant chaque planche hebdomadaire parue dans Le Petit Vingtième en Belgique, puis dans Cœur Vaillant en France et enfin, à partir de 1946, dans Tintin en Belgique et en France. Dans tous les cas, le comique est toujours présent sous toutes ses formes, comique de mots, tautologie, cuirs, contrepèteries (« Surtout pis de panaque ! »), cacologies (« l’oncle d’un doute ») et surtout les deux-cent vingt-et-une injures du capitaine auxquelles un livre a été consacré. Comique visuel emprunté à Charlie Chaplin ou Harry Langdon, des chutes, des heurts, des gags, des quiproquo…Comique de situation, spécialité des Dupondt dont les raisonnements, stratagèmes et déguisements relèvent de la farce. 

Un chef-d’œuvre de la littérature universelle

Une aventure de Tintin lue à sept ans est toujours relue plusieurs fois jusqu’à soixante-dix-sept ans car l’œuvre d’Hergé se lit aussi au second et même au troisième degré. De même qu’au XVIIe siècle le spectateur de Cinna ou la clémence d’Auguste se délectait des allusions voilées à Louis XIV et à sa cour, de même le tintinophile ne se lasse pas de découvrir dans le Lotus bleu les préludes de l’invasion de la Mandchourie en 1931 ou dans L’Oreille cassée la guerre du Grand Chaco de 1935 entre la Bolivie et le Paraguay. Hergé a en outre parsemé son œuvre de clins d’œil souvent humoristiques. Ainsi, il a inventé des langues qui sont des variantes déguisées de l’argot bruxellois. Le syldave, par exemple, truffé de consonnes surnuméraires pour lui donner une apparence balkanique, peut être déchiffré par des flamandophones. Tous les idéogrammes du Lotus bleu sont authentiques et peuvent être traduits. Le nom de certains personnages est souvent amusant, Omar ben Salaad, Ivan Ivanovitch Sakharine, Aristide Filoselle, le roi Ottokar de Syldavie, le sheik Ben Kalish Ezab (jus de réglisse en dialecte) etc. Les noms du chanteur Rino Tossi et du grand couturier Tristan Bior apparaissent incidemment…

Les vingt-quatre aventures, toutes d’inspiration différentes, constituent cependant un ensemble comparable à la « comédie humaine » de Balzac. Les premières relèvent du genre épique : Tintin et Milou, seuls contre tous, combattent le mal, la contrebande de stupéfiants, les marchands de canon, les faux-monnayeurs et se veulent au service du bien, c’est-à-dire, à l’époque, au service de la colonisation au Congo, mais aussi à la défense des populations exploitées en Chine ou des Indiens aux U.S.A. Dans les années 40, le héros solitaire fait la découverte de l’Autre, le capitaine Haddock d’abord, qu’il s’agit de sauver de son addiction à l’alcool, puis de Tournesol petit inventeur de concours Lé- pine qui se révèlera un jour comme le savant génial de la conquête de la Lune. Le trio stabilisé au sein du château de Moulinsart, devient insé- parable et affronte à l’unisson les épreuves qui se présentent. Dans une dernière étape, Hergé aborde le roman psychologique. Ses personnages secondaires deviennent plus complexes. Ils passent de plus en plus d’une aventure à l’autre. Les bons ne sont plus exempts de défauts, Nestor boit, Wolff est un agent double, Pablo trahit tandis que de leur côté les méchants s’amendent, Chiquito combattait pour la bonne cause inca, Szut s’attache à Tintin ; à la fin de la saga, les méchants comme Rastapopoulos, Allan et Tapioca sombrent dans le ridicule. L’une des aventures, Les bijoux de la Castafiore (1963) “traité de la mona¬do¬lo¬gie contem¬po¬raine” selon Michel Serres, est même unique en son genre qui est celui d’une comédie psychologique en vase clos, sans bandits, sans méfaits, dont l’intrigue repose seulement sur l’interaction des personnalités rassemblées dans le château de Moulinsart. Le corpus « tintinesque » est aujourd’hui promu au rang des œuvres de référence. Plus de cent vingt ouvrages lui ont été consacrés sans compter les thèses universitaires et les articles de revues ou de journaux. Hommes de sciences, psychanalystes, sémiologues, philologues, philosophes, journalistes, adeptes de l’ésotérisme ne cessent de scruter toutes les facettes de cette œuvre magistrale. Serge Tisseron devine le secret de la filiation d’Hergé en lisant Le Trésor de Rackham le Rouge, Robert Mochkovitch calcule les coordonnées géographiques du Temple du Soleil et la trajectoire de la fusée lunaire… La popularité du héros à la houppette se mesure aussi au nombre des associations de tintinophiles : « Les Amis de Hergé » en Belgique qui édite depuis 1985 une revue prestigieuse, l’amicale parlementaire et l’amicale du Palais de Justice de Paris, les associations « Les Pélicans noirs » à Bordeaux, « Les Sept Soleils » à Saint-Nazaire, (auteur des sept panneaux géants consacrés à Tintin édifiés dans les rues de la ville), « Tonnerre de l’Est » en Lorraine. Pendant dix ans, la ville de Chabeuil a organisé des rencontres internationales tintinophiles qui mobilisait toute la population. Le château de Cheverny (Loiret) qui a servi de modèle à Hergé pour son château de Moulinsart abrite depuis 2001 une exposition permanente consacrée à la résidence mythique des héros de la saga. La même année, le procès du général Alcazar a eu lieu dans la salle d’assises du tribunal de Nantes. En 2009 s’est ouvert un musée Tintin à Louvain-la-Neuve. En 2012, un récital de la Castafiore a été organisé à l’opéra de Bordeaux et c’est un musicien de cette ville qui a composé l’hymne national syldave… Il est inutile de rappeler que dans la seule année 2016 une exposition Tintin a été montée au Grand Palais à Paris, une seconde sur Tintin et les trains à Schaerbeek en Belgique, plusieurs autres à Port Leucate, à Sainte-Maxime, au mudac de Lausanne. Michel Serres, dans son beau livre Hergé, mon ami, a parfaitement exprimé ce que la littérature doit à Hergé, ce pionnier de la bande des¬si¬née“ qui ouvre une voie ori¬gi¬nale, autre que celle du lan¬gage, du rythme ou du son, et laisse rayon¬ner les êtres et les choses de leurs propres formes et dans leur eau sin¬gu¬lière : poé¬sie muette de la ligne claire”.

Yves Horeau