Témoignage

Témoignage d’un ancien professeur, Jean MEYER à l’adresse de son ancien élève et disciple d’aujourd’hui, Lucien GRAND-JOUAN.

Le 16 avril 2011, nous avons reçu en tant qu’invités d’honneur venus spécialement de Paris, Jean Meyer, ancien professeur d’histoire géographie aux lycées Clemenceau et Jules Verne (année 1953 et suivantes) accompagné de son épouse, lors de notre dîner annuel de l’Amicale. Lucien Grand-Jouan* avait rendu possible cette émouvante rencontre dont nous reparlerons évidemment dans le prochain Vieux Bahut (mars 2012).

classe jean meyer

Tu m’avais demandé quelques souvenirs de Nantes et en particulier de mon arrivée au lycée Clemenceau. Voici quelques bribes de souvenirs qu’un demi-siècle a quand même pas mal embrumées.
    
En fait je m’aperçois qu’en définitive, j’ai plus de souvenirs de (certains) élèves que des profs mes collègues.
    
Je dois dire que Nantes, le milieu nantais, représentait pour moi un total dépaysement par rapport à mon milieu d’origine :(milieu paysan et d’instituteurs issus de ce monde paysan très particulier du nord de l’Alsace..que nous appelons là-bas, que les géographes désignent d’ailleurs officiellement « l’autre forêt »)    et qui représentait encore une espèce d’île enserrée entre les basses Vosges gréseuses ponctuées de ruines, de châteaux... Le « Ried » marécageux de la zone de vagabondage du Rhin, et, au sud, la forêt « sainte » d’Haguenau et au nord son pendant allemand du « Bienwald » Si tu as lu des romans d’Erckmann-chatrian (l’ami Fritz, sujet d’un opéra italien des années 1880-90), tu pourras te faire une idée de ce pays de féroces petits paysans, au surplus enserrés entre une première ligne fortifiée du XVII et XVIIe et la ligne Maginot des années 30-40 !!

Or le milieu du lycée Clemenceau est au contraire, à l’époque des années 1950-70, un lycée de grande ville à dominante bourgeoise et de bourgeoisie souvent aisée, matinée d’une quantité de fils d’ouvriers des chantiers navals, à l’époque encore très importants.
Quant au groupe des professeurs, il était très mitigé, mêlant des éléments issus des bourgeoisies nanto-ligériennes avec issu de la volonté bien nette de la Direction de l’enseignement secondaire, et en particulier des inspecteurs généraux (parfois issus de quelques grandes familles intellectuelles parisiennes (comme les CROUZET qui m’a nommé et imposé à Nantes), le groupe de « méritocratie » sélectionnés par les concours d’agrégation des diverses branches. À ce corps, supposé (et en partie vraiment) d’élite, s’adjoignent les « sous-officiers » qui sont quelques-uns moins spectaculaires. Les recrutés par concours moins glorieux (et moins payés) des certifiés, dans lesquels il y avait des très bons éléments représentants de familles, souvent nombreuses, aux possibilités de financement médiocres, ne pouvant donc payer que des études secondaires ou supérieures, moins prestigieuses.
S’y ajoutait le sous-encadrement (numériquement parlant) des surveillants. Le tout placé sous la triple égide du Proviseur, tête de l’ensemble, du Censeur chargé du maintien de l’ordre, et, dans l’ombre, de l’intendant :puissance financière. À l’époque c’était au fond, un mélange assez réussi et somme toute assez équilibré.
Bien sûr, les originaux ne manquaient pas, originaux de qualité souvent, mais aussi un petit groupe d’incapables de se plier, ou d’imposer un minimum de discipline sérieuse.
D’où quelques chahuts mémorables (auxquels

j’avais le regret de ne pas pouvoir m’y mêler, car il y a des originaux difficilement supportables !!)  

Ce fut en 1952, une arrivée mouvementée. J’avais passé avant 1952 l’agrégation d’histoire, pour me trouver, à mon retour de Paris, directement catapulté dans une période de réserve pour les manœuvres « Jupiter » interalliées (américains, anglais et Français) dans la forêt-Noire. Temps ultra pluvieux, cantonné, dans la boulangerie de campagne, destinée à fournir le pain à cinq divisions. Je fus chargé du ravitaillement en eau de la boulangerie : une grosse affaire de négociations avec les municipalités allemandes de la vallée de la Calw près de Freudenstadt.Démobilisé début septembre, je trouvais à la maison de mes parents, ma nomination au lycée Clemenceau de Nantes. Je savais qu’il avait à l’époque la réputation d’être l’un des meilleurs de France par des résultats spectaculaires.
Par malheur, l’académie de Rennes dont dépendait Nantes était Académie pilote sur le thème du début de l’année scolaire avancée, je crois au début de septembre. J’étais donc, obligatoirement en retard. J’avisais le Proviseur de ce retard indépendant de ma volonté. Je débarquais à la gare de Nantes, après un long trajet ferroviaire depuis Strasbourg par Paris et ce en pleine tempête en guise d’accueil : les ardoises dégringolaient des toits.Il s’agissait de les éviter. Nombre d’arbres du parc situé entre la gare et le lycée ont été alors déracinés…Ainsi que ceux plus éloignés, du jardin entourant le palais de justice.

    Après avoir rapidement déjeuné, je me présentais donc au Proviseur. Il s’agissait de Monsieur Berranger (si je me souviens bien du nom) qui me mit dans les mains du Censeur M.Mathis, un Vosgien, qui me mit tout de suite à l’aise et ce fut très vite un ami. Il me recommanda, pour me dépanner,une maison de famille (rue de Bonnefoy), pas très loin du lycée,tout près du spectaculaire monument aux morts de la ville de Nantes, au-dessus de l’entrée du tunnel de l’Erdre court-circuitant la boucle de l’Erdre devenue le cours des 50 otages.  

    Hâtivement installé en fait pour une série d’années, je me trouvais donc le lendemain au 2e étage, dans le couloir des classes de seconde.Ils étaient déjà en rang surveillés par un surveillant dont je ne me souviens pas du nom :un corse. (Mr NICOLI - ndlr). D’un ton assez rude, je fus interpellé :
Vous ! Mettez-vous dans les rangs !!
Je lui fis remarquer que c’était moi, le professeur. J’étais encore en 1952 tout jeunet d’aspect ! C’est ainsi que débutèrent les heureuses années du lycée Clemenceau.
Un excellent public, d’abord méfiant, mais assez rapidement conquis. J’étais le jeune prof, à peine plus âgé de 3 ou 4 années que mes élèves de seconde, première ou de math-elem…Et aux méthodes plutôt directes fondées sur le réel, voire l’anecdote.
Quelques années plus tard, M.Ernest Labrousse m’ayant fait mettre sur la première liste de maîtres assistant, me fit entrer au CNRS pour parachever mes deux thèses sur la noblesse bretonne au XVIIIe siècle et comme thèse complémentaire : l’armement nantais dans la deuxième moitié du XVIIIe que j’ai soutenu en mai à la faculté des lettres de Rennes ( 1952) Car mes cours du grand Lycée, doublés rapidement par des cours de dépannage au lycée Jules Verne, m’ont fait faire la navette entre ces lycées et les archives départementale d’une richesse inouïe !!   

Mes impressions sur le lycée ?

À l’époque, les rencontres entre professeurs avaient lieu avant tout dans la salle des professeurs. C’était une assez grande salle, à tous usages et par moments l’afflux était si grand que l’on ne s’entendait guère…Elle était située à l’angle est, face au jardin des plantes, au bout du grand espace agréablement boisé, donc offrant en été une vision très verte. Elle était donc facile d’accès, pas tout à fait en face du bureau du Proviseur.

Les collègues ? À plus de 50 ans de distance, les souvenirs se sont certes estompés et les noms parfois oubliés. Reste l’impression d’un lieu de rencontre, avec des collègues certes d’opinions différentes, mais dans l’ensemble toujours très amicale, voire à peu d’exceptions près « souriants ». C’était avant 1968 car je suis parti dans les années 60. Quelques personnalités émergent encore dans ma mémoire/
    
Le professeur de philo M.Foucher, viticulteur de la région angevine très sympathique qui aimait bien blaguer, avec parfois une ironie féroce, mais plein d’amitié et à la barbe forte.

Le professeur de français réputé et le sachant, aimé voire adoré de ses élèves M.Kirn  qui avait la fâcheuse habitude de prolonger ses cours au-delà du raisonnable aux dépens du collègue suivant ce qui a justifié quelques accrochages car la ponctualité était ma loi.

Un autre professeur de français, coauteur de romans policiers très en vogue, avec lequel j’ai eu des conversations très instructives sur..St Thomas d’Aquin dont il était en dépit des diaboliques, l’un des grands spécialistes !! M.Hairaud (Pierre Ayraud - ndlr) ou Thomas Narcejac…

Il y avait aussi quelques jeunes collègues par moment dépassés par les évènements et donc plus ou moins chahutés..Il se trouve que dans les barraques du temps de guerre, cela pouvait prendre des proportions, certes pas dramatiques, mais d’une puissance auditive certaine. Comme par hasard, une partie de mes cours étaient localisées dans l’une des barraques…Et quand le son était trop fort, je me devais d’intervenir, ce qui créa parfois des incidents amusants…

En fait ce fut une période heureuse et fructueuse dont j’ai gardé un souvenir quasi nostalgique !  

lucien grand jouanLUCIEN GRAND-JOUAN


Comme élève, je dois avouer que durant toutes mes études jusqu’à l’ESSEC, je n’ai jamais rencontré un meilleur professeur que Jean Meyer car c’est à lui que je dois d’avoir eu envie d’étudier tant ses brillantes connaissances étaient fascinantes de clarté et d’objectivité. Avec lui, le passé devenait un monde de faits divers où les acteurs changeaient mais étaient motivés exactement comme aujourd’hui. Meyer était de plus un excellent acteur qui rendait son cours très vivant grâce à de nombreuses anecdotes historiques significatives  et vivantes qui éclairaient fortement ce passé. Avec lui, il s’agissait plus de comprendre l’enchaînement des évènements passés que de surcharger sa mémoire par une accumulation de dates…
En géographie,il nous donnait d’abord des moyens simples et géométriques pour établir une carte d’un pays.Puis il nous donnait l’envie de le parcourir en touriste, en structurant les reliefs et l’hydrographie, on avait vite les bases de l’économie. Simple et génial. Alors qu’avant math-elem, je détestais ces matières l’histoire et la géographie, j’obtins alors 6 places de premier et le premier prix simplement en écoutant, buvant et mémorisant ces paroles riches et solides d’un historien qui finalement est sans doute le meilleur que notre pays ait eu depuis longtemps.
Je me souviens qu’un jour Jean Meyer était arrivé sans un papier, s’était assis sur son bureau et en nous observant avec un petit sourire nous annonça :
Aujourd’hui : je suis un grognard de la grande armée et j’ai accompagné l’Empereur partout depuis le début de sa carrière.

Et alors, après deux heures, nous avions l’impression que nous devions tout à cet immense personnage aux très nombreuses victoires, au code civil, aux monuments célèbres et à l’admiration aussi bien des allemands (Beethoven ou Goethe) que des italiens (maison de Bonaparte à Rome) voire des anglais puisque la Reine Victoria vint s’agenouiller avec son fils Edouard VII sur la tombe revenue de Grande Bretagne aux Invalides.
    Mais la semaine suivante, Monsieur Jean Meyer revint faire le même scénario qui aurait mérité d’être filmé, mais cette fois il était devenu un « anglais » ayant combattu à Waterloo ! Et là, ce ne fut plus du tout un éloge, mais un véritable éreintement…Il s’agissait d’un vaniteux, sanguinaire qui avait fait un mal terrible en tuant dans toute l’Europe des milliers de soldats….Un personnage autoritaire, nerveux, sorte de dictateur, avide de victoires et de conquêtes et plein de haine pour ses ennemis

Après de tels cours, nous étions obligés d’essayer de connaître la vérité et alors il fallait lire et s’informer, mais Meyer avait alors gagné son pari, celui de faire de nous des chercheurs, allant vers l’objectivité et la vérité, ce qui est un métier sans fin !!

Pour moi, Jean Meyer est le professeur idéal et je rends hommage au Lycée Clemenceau d’avoir pu nous apporter dans sa toute jeunesse, ce phénomène qui allait devenir l’auteur de 30 ouvrages importants sur notre histoire et qui allait enseigner à la Sorbonne comme dans les facultés étrangères avec une virtuosité sans pareil.Il sera ensuite président à de nombreuses soutenances de thèses et fera passer l’agrégation à de nombreuses personnalités telles que Jacques Marseille etc..

Journal abandonné ou la drole de guerre