Pensionnaire

Pensionnaire au Lycée Clémenceau dans
les années 60.

La vie de pensionnaire que nous avons connue dans les années 60 était sans doute plus proche de celle de la génération de nos parents que de celle de nos enfants.
Je me souviens que la première ligne du règlement intérieure  traitait de la discipline, et disait en substance que la «  discipline n’est ni contraignante ni tracassière » mais nécessaire pour vivre en communauté.
Au lycée coexistait 2 mondes bien distincts, non séquents par définition, les internes et les externes. Il y avait bien les demi-pensionnaires, mais ils se rattachaient plus au monde des externes qu’au notre.
L’important était de ne pas manquer la rentrée car de la rentrée dépendait une multitude  de choix qui s’imposait pour le reste de l’année.

pensionnaires

Les pensionnaires rentraient la veille du début de la scolarité, habituellement dans l’après midi.

Nous étions regroupés en études et dortoirs avec une numérotation correspondante, l’étude / dortoir 7 regroupait les 6emes, 5emes, 4emes et qq 3emes. La salle d’études était près de la chapelle. A l’autre extrémité du couloir, au pied de l’escalier menant à la cour d’honneur, l’étude 6 regroupait les secondes et le reliquat des  3eme, l’étude 5 pour les premières était séparée de la 7 par toute la longueur du préau, la 4 était pour les terminales et les quelques internes qui préparaient le concours d’entrée à l’Ecole de Marine Marchande, enfin les études 1, 2 et 3 étaient réservées aux prépas.
L’admission en internat passait par une immatriculation : j’ai porté le numéro 73 pendant mes 5 années d’internat, je dois encore avoir une brosse à chaussures ( il lui reste encore quelques poils où 73 est gravé au couteau ) et un ou deux cintres marqués à l’encre de chine réputée indélébile.

La première démarche était pour la lingerie afin de déposer le trousseau, puis le dortoir pour réserver son lit en équipant le sien, avec les draps de notre trousseau, les couvertures étant fournies par l’économat.
Le choix du lit était important. Chacun développait des stratégies adaptées à son caractère. Certains se précipitaient pour réserver un lit près du box où était installé le maître d’internat de service qui bénéficiait d’une « intimité relative » derrière un rideau blanc, avec un lit, une table de nuit, identiques aux nôtres, mais avec une table et une lampe ce qui lui permettait de travailler tard dans la nuit et aux petits malins qui s’étaient installés près de son box de bénéficier de cet éclairage soit pour lire, travailler des leçons en retard ou feuilleter des illustrés. Bien entendu le pion n’était pas dupe.
Avant le vaste dortoir où s’alignait les 50 lits (environ) de part et d’autre de l’allée centrale, il y avait le dressing avec des casiers totalement ouverts où les effets de sortie et autres vêtements étaient pendus, les chaussures rangées avec les mules, pantoufles ou charentaises dont chacun disposaient . Deux cintres, trois au maximum suffisaient pour ranger le tout, sans oublier le sac de sport avec short, chaussettes, chemises, sur vêtement et chaussures.

D’autres s’installaient au contraire le plus loin possible, afin d’avoir le calme et la tranquillité afin de lire discrètement sous les couvertures avec une lampe de poche.
La démarche suivante était pour l’étude afin de réserver sa place à une table de travail et un casier. Le fin du fin était de pouvoir bénéficier d’une place près de son casier ce qui permettait de pouvoir accéder à ses affaires sans demander d’autorisation au surveillant de se lever (surtout vrai pour les études 6et 7).
Ce casier défendu par un cadenas contenait toute notre science, les livres, les cahiers, la serviette (« la vache »)  et quelques provisions de bouche, telles que confiture ou lait concentré pour améliorer le petit déjeuner. A la fin de la seconde, j’ai eu la douleur de voir mon cadenas fracturé et la plupart des livres pillés y compris un livre sur la  littérature française et un autre sur la littérature anglaise que m’avait offerts le médecin de famille en entrant en seconde. Je crois avoir pu les racheter tous chez Durance le libraire qui vendait des livres neufs et d’occasion sur le Cours des 50 Otages.
Enfin, il y avait le choix de la place au réfectoire. Le premier soir nous nous précipitions et les surveillants barraient l’entrée des réfectoires. Deux réfectoires étaient consacrés aux internes. Dans le premier, les premières tables étaient occupées par les élèves de première, puis les secondes et enfin ceux de l’étude 7. Les tablées étaient de 8 collées aux murs latéraux, il fallait donc choisir avec soin ses compagnons de table car nous devions nous supporter pendant toute l’année scolaire, sauf à faire un échange avec quelqu’un. Nous étions servis à table et les plats étaient déposés en bout et chacun se servait du bout coté allée jusqu’au bout collé mur. Malheur à ceux qui étaient relégués en bout de table avec des « morphales » en tête, ils risquaient la famine.
Dans le second réfectoire, le haut du pavé était tenu par les spés, suivis des sups et enfin les terminales.

Le rythme de vie était bien entendu réglé par les cours et les études.
Le lever sonnait à 06h30, le lit défait nous allions aux lavabos faire une toilette plus ou moins poussée. A 07h00, descente en étude, avant le petit déjeuner, et les cours commençaient à 08 h00, se poursuivant toute la matinée avec une récréation de 10 / 15 mn vers 10h00 et des intercours de 5 mn qui permettaient le déplacement si et quand nécessaire. Les salles de cours attribuées étaient utilisées pour l’essentiel des matières mais les cours  ou TP de physique / chimie / sciences naturelles (aujourd’hui : sciences de la vie) étaient dispensées dans des amphis ou laboratoires donnant sur la cour d’honneur.
Les salles de classe étaient attribuées selon une hiérarchie subtile, du moins je le réalise aujourd’hui, qui faisait progresser depuis le bâtiment E réservé aux classes du premier cycle ( de la 6eme à la 3eme) donnant sur la rue de Richebourg, aux fins fonds du Lycée pour arriver enfin dans la cour d’honneur où étaient regroupées les « grandes classes » : terminales ( 5 = 2 philos, 2 Math elem, 1 sciences ex), Math Sup ( 2) et Spés (4).
Le déjeuner était servi vers 12h30, et nous restions en cours de récréation jusqu’à 13h30, avant une demi heure d’études, avant la reprise des cours de l’après midi, de 14 à 17 h00, mais les cours de 16 à 17 étaient des activités facultatives comme l’instruction religieuse ou la musique en seconde, rarement des matières comme maths ou français.
L’étude surveillée reprenait à  17h00 jusqu’à 19h45, heure du dîner, avec une interruption de 10 mn autour de 19h00. La montée aux dortoirs se faisait vers à 20h30 avec extinction des lumières à 21h00, sauf pour les prépas qui restaient au travail jusqu’à 22h00 et les premières et terminales qui obtenaient le droit de « veiller » jusqu’à la même heure à partir de février en vue de la préparation  au bac car à l’époque le bac était en 2 parties. 

La cour de récréation était la grande cour encombrée par le blockhaus construit par les allemands pendant l’occupation de la ville. Il était réputé indestructible à l’époque, légende qui s’est avérée heureusement fausse.
Les récréations étaient occupées par des parties de football, volley-ball, le terrain était souvent monopolisé par les prépas,  et jeu de paume. Nous nous mettions sous l’un des préaux et à 4 ou 5 une balle en mousse était lancée contre le mur à tour de rôle à la main, sortait de la partie celui qui n’avait pas rattrapé la balle ou qui ne l’avait pas fait rebondir sur le mur au dessus de la marque, grosso modo à hauteur d’un filet de tennis.  En Terminale, nous nous sommes mis au bridge et étant impécunieux aucun de nous n’avions acheté ou lu un ouvrage. Nous étions dans la tradition orale la plus pur. Nous avions inventé l’ouverture d’un « petit trèfle » qui signifiait : «  partenaire, j’ai une ouverture minimum mais je ne sais pas quoi dire ». Les prépas bénéficiaient de 2 anciennes classes de maternelle qui étaient leur « club », l’une était consacrée aux jeux de société et lecture et l’autre à la télévision. C’est la que j’ai vu les images de l’assassinat de JF Kennedy à Dallas et suivi un feuilleton très populaire : Belphégor avec Juliette Gréco. Ils utilisaient une cour particulière pour les opérations de « bizutages, » je reviendrai sur ce point.
Le jeudi jour de repos traditionnel de l’écolier, était occupé par des cours le matin, mais l’après midi était libre. Pour ceux qui ne sortaient pas, il y avait l’inévitable promenade à l’hippodrome du Petit Port au Nord de la ville. Le trajet durait trois bons quarts d’heure et autant au retour. Je me souviens encore de l’itinéraire, passant le long de l’église Saint Clément, puis le Pont du Cens remontant le boulevard Paul Bellamy, je crois, passant devant le lycée privé, le Loquidy , descendant la cote avant d’entamer une remontée vers l’entrée de l’hippodrome. Nous étions lâchés au centre des pistes, à nous de trouver une occupation. La bonne façon d’y échapper était de s’inscrire à un sport collectif, et j’étais dans l’équipe de volley-ball, nous allions nous entraîner sur un stade de l’ASPTT et dans la salle couverte du Champ de Mars. Pour le championnat Bretagne Anjou, nous avions été à Angers, en train bien sur avec le professeur de sport qui nous encadrait. Cette sortie très exceptionnelle nous avait émoustillés. Je ne me souviens pas du résultat !
La rentrée devait avoir lieu avant 17h00, heure du retour en salle d’étude et dans la soirée, nous étions « invités » à monter dans les dortoirs récupérer nos serviettes, gant, savon et shampoing le cas échéant puis  descendre au sous sol où étaient installées les douches. En fait, de petites cabines ouvertes, construites à mi hauteur, avec un pommeau non réglable, et une vanne unique commandant l’ensemble, actionnée par un surveillant. La douche avait donc lieu en 3  temps, mouillage, arrêt pour savonnage, puis rinçage. Le séchage se faisait en temps masqué pendant que la vague suivante abordait le mouillage.
Le jeudi soir était aussi le jour du changement de linge, sous vêtements, chaussettes et linge de toilette que l’on trouvait dans un sac marqué à son chiffre et à son nom
Lors de mon entrée en seconde, les sorties étaient encore au régime des grandes et petites sorties. Toutes les 2 semaines, l’interne pouvait quitter seul l’internat pour se rendre dans sa famille ou chez son correspondant, avec une feuille de sortie qu’il prenait en quittant l’établissement après le déjeuner du samedi,et devait faire signer et remettre à la conciergerie au retour, le dimanche soir avant 21h00. L’autre dimanche était régime de « petite sortie », avec plusieurs options : partir à 09h00, midi ou 14h00, à condition qu’un adulte dûment mandaté vienne chercher l’heureux pensionnaire au parloir. Le retour devait toujours être avant 21h00.
Le samedi après midi de petite sortie , nous étions enfermés dans nos études respectives selon les horaires usuels, de 14 à 16 h 00, récréation de 16 à 17 et un film était projeté dans la salle située  sous la chapelle vers 17h00. Nous devions acquitter un droit d’entrée de 1 / 2 f (franc lourd ou nouveau franc). Je me souviens d’avoir vu quelques films d’art et d’essais, tels que « Noblesse oblige » ou « Whisky à gogo ». Ceux qui n’allaient pas au cinéma, les « polars » ou les « fauchés », étaient regroupés dans une salle d’étude avec un surveillant  libérant ainsi les autres.
Nous avions le dimanche droit à une « grasse matinée ». La cloche ne devait sonner qu’à 08h00, et là, notre petit monde se divisait en 2, les « talas » (car ils vont-à la messe) et les pas « talas ». Nous étions avant Vatican II, et donc pour pouvoir communier il convenait d’être  à jeun. Les pas« talas » prenaient le petit déjeuner, tandis que les autres allaient donc se sanctifier à la chapelle  du lycée .La messe  terminée, ils se précipitaient au réfectoire pour calmer un estomac descendu dans les talons.
Certes, notre enseignement était républicain, et tout à fait laïque mais nous bénéficions d’une chapelle (rappelons nous les origines de notre lycée).  Je crois qu’elle est aujourd’hui désaffectée ou affectée à d’autres usages. Cependant, en début d’année scolaire, les aumôniers, ils étaient 2 à l’époque, célébraient la messe du Saint Esprit à laquelle assistait Monsieur le Proviseur en personne, assis au premier rang, dans un fauteuil Voltaire accompagné d’un prie-dieu recouvert d’un velours rouge, du moins est ce ainsi dans mes souvenirs. Etait il accompagné par le corps professoral ? sans doute, en partie, sauf les professeurs réputés marxistes patentés, tels que les professeurs de philosophie. Et alors, les fastes liturgiques pouvaient se déployer, les encensoirs encenser, les grands orgues tonner, les violons vibrer… Car la chapelle avait un orgue d’assez belle facture, restauré après la guerre car il avait subit les outrages de celle-ci, et l’instrument était tenu par le professeur de piano du lycée accompagné par quelques élèves jouant du violon.

Pour ceux qui ne sortaient pas le dimanche, nous étions regroupés dans une salle d’études jusqu’au déjeuner suivi par l’immanquable promenade hippique, cette fois un peu plus intéressante puisque nous avions droit, en saison, aux courses hippiques, trot, galop, attelé.
Le retour avait lieu pour 17h00 avec un peu de vague à l’âme de ce dimanche qui nous semblait gâché.
Une fois, à la belle saison, nous avons été à la piscine. Elle était dans la banlieue est, du côté des Dervallières, je ne me souviens plus où, mais il m’a semblé avoir longé des voies ferrées pour y parvenir. Peu d’entre nous ont pu en profiter car le maillot de bain n’était pas inscrit dans le trousseau obligatoire. Je pense qu’aujourd’hui, une telle sortie serait inavisageable au nom du principe de précaution.


Autant que je me souvienne la nourriture était correcte, avec quelques figures obligées : le dimanche soir, un repas froid était servi pour faire face à la réduction du personnel, les 35h00 n’existaient pas, mais quand même, les agents techniques avaient droit au repos dominical sauf ceux qui assuraient un service minimum à tour de rôle. Enfin et surtout le sacro saint dîner du vendredi soir, un jour en 5 ans, un intendant a voulu changer la tradition solidement établie, la révolution a grondé et des tempêtes de protestation se sont élevées : omelette, frites suivi d’un camembert pour 8, après le potage qui n’avait pas d’importance. Le cuisinier était autorisé à faire des variations : omelette nature, aux herbes, aux champignons, aux croûtons, à la tomate, à la rigueur des œufs au plat. Même latitude pour les pommes de terre : frites, pommes sautées, soufflées ou autres, l’essentiel était de respecter les éléments de base : œufs et « patates » !
Les repas étaient accompagnés au moins dans les grandes classes de vin. Nous avions 2 élèves musulmans qui avaient revendiqué leur particularité pour avoir un menu spécial surtout le jour où était servi du porc. L’administration avait accédé à leur demande, en contre partie, ils étaient installés à une table séparée et le vin ne leur était pas servi. L’un d’eux qui était grand amateur faisait le tour des tables pour vider quelques carafes qui conservait  des restes ! Dans nos légendes, ce vin était « bromuré » pour calmer les ardeurs et pulsions des polissons que nous étions supposés être, à ma connaissance ce fait n’a jamais été établi.
L’autre particularité, était le petit déjeuner des prépas au moment des concours, d’abord, le petit déjeuner était servi plus tôt pour s’adapter aux horaires des épreuves qui pouvaient durer 5 ou 6 heures. En plus du pain, beurre, confiture et café/ lait habituels, 2 œufs au plat et 2 tranches de jambon venaient caler l’estomac des candidats affamés.



L’encadrement était d’abord assuré par les maîtres d’internat, les « pions » qui avaient leur vie parallèle à la notre, sous la houlette du « Sur G », le surveillant général. Trois étaient de service, j’en ai connu 4, car le plus ancien M. Nicoli, dit « mon Coco », d’un tique de langage quand il s’adressait aux garnements que nous pouvions être, ou encore « Coco Bel Œil »  car il avait un œil à demi fermé, est parti à la retraite à la mi 61. La légende lycéenne le créditait de belles actions de résistance pendant la guerre. Il fut remplacé, en nombre par M. Breton, dont je ne me souviens pas d’un surnom quelconque. Deux autres avaient pris leurs fonctions à la rentrée de septembre1960, M. Jalabert, qui était réputé pour être un germaniste distingué et M. Ibos, qui, lui était sensé être un ancien international de rugby car il avait une carrure impressionnante, et un accent du sud ouest très prononcé. Je  vous laisse imaginer son surnom.
L’un ou l’autre apparaissait de façon spontanée au réfectoire, au dortoir ou dans les cours de récréation à l’affût de quelques fraudeurs à la cigarette, les accrocs se cachaient dans les toilettes, à la turc, trônant au milieu des cours avec une porte à mi hauteur, et alignées comme à la parade


Parmi les « pions »,je me souviens du premier : M. Auger qui nous surveillait en seconde et M. Boulanger en première. Nous avions surnommé « Perpignan » un surveillant  sans doute originaire du Roussillon, et dont le fort accent rendait la conversation toujours sympathique. Ils étaient à la fois proches et lointains, mais pour l’essentiel ils représentaient l’autorité et appartenaient au monde des adultes. En prépa, nos relations étaient différentes, puisque nous étions autorisés à occuper par « trinôme »des salles de classe, sans surveillance, où nous travaillons soit ensemble soit séparément, le rôle du surveillant étant de venir nous « inviter » à rejoindre nos dortoirs à l’heure prescrite  ( 22h00).
Il y avait aussi un maitre d’externat, M.Saget, dit « mouche à bœuf » qui était prof d’histoire. Nous l’avons eu en seconde et ses classes étaient très chahutées. Un jour il s’en était tapé la tête contre les murs.
La jeunesse est impitoyable.

Le régime des « prépas » était assoupli, nous pouvions sortir entre midi et 14h00, et le jeudi et le week-end, mais la charge de travail était telle qu’il était assez difficile de profiter de cette liberté.
La première semaine de la rentrée était consacrée au « bizutage » des élèves de Maths Sups, en fait les internes et demi –pensionnaire, les externes échappaient aux brimades sauf à quelques occasions. Cela consistait pour l’essentiel à apprendre par cœur tout un répertoire de chansons paillardes, et à se faire « culer », certains anciens plus ou moins sadiques venant fouetter nos bas du dos avec leur cordon marque de l’ancienneté, puisque au bout de la semai ne, nous était remis un cordon simple pour les ½ ou bizuts, double pour les 3/2 et triple pour les 5 /2, ainsi qu’un calot sur lequel était accroché notre statut, 1/ 2, 3 / 2 ou 5 /2. Il y avait la course au trésor et j’avais du ramener à un « ancien » un monocle. Ne trouvant pas ce genre d’instrument chez moi, je me suis décidé à rendre visite à un opticien, rue de Verdun qui m’en a effectivement fourni. Expérience qui m’a servie quelques décennies plus tard, quand les bras ont été trop courts et non décidé à porter des lunettes, je me suis équipé de monocle à l’image du Capitaine Haddok . Outil finalement très utile et très facile d’emploi qui certes, donne un petit genre . Une fois dans un cinéma des Champs Elysées,en attentant le début de la séance en parcourant un journal, un spectateur est venu me demander où je me l’étais procuré.
Le bizutage cessait rapidement pour nous permettre de nous consacrer aux études mais reprenait début décembre pendant une semaine autour de la Sainte Barbe, patronne des sapeurs, mineurs et autres pompiers et des prépas. Semaine qui culminait le vendredi avec la journée de l’inversion où les anciens prenaient nos places dans les salles de cours avec la complicité bienveillante des professeurs, au réfectoire et au dortoir le soir ou une vaste bataille de polochons était organisée. Les anciens nous invitaient à les « culer », mais ils avaient en général pris la précaution de garnir leur pantalon avec des journaux ou des cartons ! Enfin, le samedi, après un repas solidement arrosé pris par les 3/2 et 5 / 2 hors les murs du lycée, les « bizuths » étaient soigneusement enduits de bleu de méthylène et de mercurochrome, puis alignés avec les 3 / 2, encadrés par les 5 / 2 et nous partions défiler dans les rues de la ville en braillant tout notre répertoire dument répété, depuis Sémiramis, la reine de Babylone, en passant par le grand défilé ou la Pompe à M… Depuis le lycée jusqu’au Théâtre Graslin où était organisé je ne sais plus quelle scénette.
Au retour, nous avions eu le droit à une séance exceptionnelle de douche afin d’éliminer nos couleurs.
J’avoue avoir très modérément apprécié ces exercices, je les ai subis en première année, mais en tant que 3 / 2 je me suis tenu éloigné de toute agitation, me contentant du service minimum, c'est-à-dire la participation au déjeuner et du défilé du samedi.   

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Parmi les élèves que j’ai pu croiser, je note qu’au moins 3 ont les honneurs de notre presse régionale ou nationale y compris le petit écran. Tout d’abord Yvan Dautain de son nom d’artiste, Autain de son patronyme, père de Clémentine qui fait une carrière politique sur Paris. Je n’ai pas souvenir qu’il ait développé un talent particulier à l’époque. Certes, il grattait de la guitare, mais tout le monde essayait de tirer quelques accords de cet instrument. C’est une cousine qui le fréquentait à la faculté  de lettres qui m’a signalé sa vocation et son succès en tant qu’artiste.
Joel Batteux Maire de Saint Nazaire était venu passer son bac Math elem au « grand lycée ».
Jean Jouzel, de Janzé, le  spécialiste en matière de réchauffement climatique était en sup et spé et a intégré l’Ecole de Chimie de Lyon en  3/2.
Je crois que ce sont là les figures les plus remarquables de mon époque.

Lors de mon entrée au Lycée, régnait comme Proviseur Jean Gaucher, un éminent angliciste qui avait écrit un dictionnaire argotique, anglais français que j’ai toujours dans une bibliothèque de nos résidences et qui m’avait été attribué comme prix en fin d’année scolaire. Il était aussi réputé pour être un excellent joueur de billard. Je ne sais si c’était vrai. Il est décédé au cours de l’hiver 61 / 62 des suites d’une congestion cérébrale. Une première attaque l’avait laissé partiellement paralysé, mais il se remettait. A-t-il commis une imprudence ? Toujours est il qu’il a été emporté, et ses obsèques solennelles ont été célébrées à l’église Saint Clément, la chapelle du lycée étant trop petite pour accueillir l’assistance. Je me souviens que la toge et le chapeau d’universitaire était sur le cercueil un coussin de velours rouge portant les décorations.
Il fut remplacé par Claude Leroux, un ancien  élève du lycée.
Je dois avouer que le proviseur était un dieu lointain que nous ne fréquentions peu et le moins possible ! Il accompagnait les inspecteurs lors de la tournée de ceux-ci et nous essayons en général d’éviter que son chemin ne croise le notre. Son aire de prédilection était bien entendu la cour d’honneur, son bureau étant dans le bâtiment principal donnant sur la rue Clémenceau, il disposait d’un vaste appartement dont les pièces de réception étaient meublées.
Le deuxième personnage était le Censeur, autre éminent fonctionnaire que nous évitions aussi de rencontrer. Je ne me souviens plus de son nom, c’était un homme tout en rondeur dont le bureau était en haut du demi escalier qui va de la cours d’honneur au bâtiment qui fait toute la largeur du lycée. Un camarade m’a rappelé son surnom : « la baleine », rapport à son tour de taille.
Une autre personne qui fut importante pour moi fut notre infirmière, Madame Bourcier, petite femme, aux cheveux tout blancs, ramassés en chignon, un peu ronde, très accueillante et qui outre son rôle de base servait aussi de confidente. C’est l’une des premières personnes que j’ai rencontrée car alors que la rentrée de septembre 1960 était prévue le jeudi 16, j’ai été terrassé le matin même par une forte angine (maladie psychosomatique ?), je ne suis rentré qu’une semaine plus tard avec une boite de pharmacie et des injections à me faire. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Mme Bourcier. Elle disposait d’un petit appartement près de l’infirmerie et préparait des crêpes de temps à autre et invitait quelques internes privilégiés à venir les déguster. Elle nous fit l’amitié d’assister à notre mariage, alors qu’elle venait de prendre sa retraite et venait de s’installer à Asnières près de sa fille.
Dans notre univers d’interne le concierge jouait un rôle important car tel Cerbère,il gardait les portes de la liberté. Aidé de son épouse, il passait dans les classes afin de faire signer au professeur le cahier de présence ou plutôt d’absence des élèves. Il était surnommé « Trompe la Mort » car il était littéralement squelettique et avait un visage cadavérique. Toujours vêtu d’un costume croisé bleu, il circulait silencieusement dans les couloirs sur ses chaussures aux semelles de crêpe.
Parmi les enseignants, je me souviens de Pierre Grosbois, professeur de Mathématiques que j’ai suivi en seconde et première, qui, bien sur, nous demandait de quel bois il pouvait se chauffer. Je l’avais surpris quand je lui ai expliqué ce qu’était le gaz à l’eau un jour qu’il me posait la question. M. Giraud professeur de Physique Chimie, en seconde et Mat Sup. M. Mas professeur de Sciences Naturelles, un enseignant de caractère, passionné par son métier, qui nous apprit le maniement du microscope, je me souviens de la cellule de la peau d’oignon, ou de l’utilisation d’un herbier, ou la dissection de la grenouille. Je l’ai eu de la seconde à la terminale. Louis Visbecq, un personnage fascinant et terrifiant parfois dont les cours particulers m’ont permis d’affonter le bac math elem sans probléme! Henri Touchard qui mettait dans son cours d’histoire beaucoup de vie et de verve et qui tenait ses classes d’une main de fer ; il m’avait dit en première que vu mes résultats il devrait me présenter au Concours général, mais que je n’avais pas le niveau, toujours aimable ! M. Touchefeu en première qui m’aimait bien et avait été déçu que je n’ai pas de mention au premier bac. Il faut dire que je n’avais pas tourné la page de l’interrogation de math et je n’ai été noté que sur 3 questions ! M. Pasquier, professeur de Mathématiques en  Maths sup, surnommé « Firmin » pour je ne sais quelle raison. Etait ce son prénom ? M. Noblanc nous enseignait la physique et la chimie en spé.
Je me souviens du prof de français, M.Bayen ?, il était assez sopo. Je l’ai eu en Seconde, Sup et spé. En spé, les élèves faisait n’impote quoi et surtout du bruit alors qu’il essayait de nous faire comprendre l’Otage de Claudel. La seule chose dont je me rappelle est le descriptif d’une scène ouù li répétait que l’écu des Coufontaine était accroché au dessus de la porte, on peut imaginer ce que les potaches ont traduit.
J’aimerai aussi évoqué M. l’abbé Liberge qui fut aumônier des lycées de garçons pendant  17 ans, avant d’être nommé curé à la Baule puis début 1972 curé de la cathédrale Saint Pierre de Nantes, poste qu’il tint jusqu’à sa mort en 1988. Je vénère sa mémoire. C’était un homme intelligent, perspicace, attentif à ses ouailles et qui prêchait avec un certain talent. Il nous organisait des retraites au moment de  Pâques, soit à l’abbaye trappiste de la Meilleraye de Bretagne,  pour les secondes / premières, soit chez les Bénédictins de Solesmes, pour les terminales et classes prépas.
Je souhaiterai évoquer plus particulièrement notre professeur de Mathématiques de Maths Spé M . Descognets ou des Cognets, je ne sais plus, mais nous avions décidé qu’il était baron car il portait une chevalière armoriée. Vérification faite, la famille des Cognets est une vieille famille aristocratique bretonne dont les premières lettres patentes attestant la noblesse remonte au 15eme siècle. Je ne sais s’il était un grand mathématicien, mais il nous a fait travailler de telle sorte que nous pouvions intégrer dès notre première année de spé.  Il nous a soumis à un entraînement intensif, un peu comme les sportifs de haut niveau, avec un devoir chaque semaine qu’il corrigeait jusqu’à la moindre virgule et des exercices pour préparer nos « colles ». Du coup, nous avions étendu aux autre matières physique /chimie en particulier cet entraînement en achetant des annales des divers concours. Je me souviens aussi d’une inspection générale, je crois qu’il s’agissait de M. Cagnac éminent auteur de divers livres de mathématiques de haut niveau. Notre professeur nous avait prévenu de la possibilité qu’il soit  inspecté et de nous préparer en conséquence. Je crois qu’il s’agissait d’un mercredi matin où nous avions 4 h  de cours à suivre. Dans la première partie de la matinée, le Proviseur, M. Leroux, accompagné par l’inspecteur est arrivé en salle, et les présentations faites, l’inspecteur s’est installé au fond de la classe, et le cours s’est poursuivi. Au bout d’un moment notre visiteur s’est levé  pour aller sur l’estrade et a demandé un volontaire pour aller au tableau. A ce moment dans un bel élan, toute la classe s’est courageusement courbé pour chercher quelque objet dans le casier sous la table ou dans la « vache » qui attendait tranquillement, au bout d’un moment j’ai risqué un oeil , j’ai été vu, et expédié sur l’estrade où j’ai du démonter le théorème des accroissements finis, exercice que j’avais du voir en « colle » car je m’en suis sorti avec les compliments de l’inspecteur et à l’intercours, M.  Descognets est venu me remercier.  Cette interrogation m’a suivie car j’ai eu la même démonstration a effectué lors que j’ai passé l’oral de M. G. P à la fac de Nantes. Au moment des oraux des concours, M .Descognets faisait comme ses élèves et « montait » à Paris où il attendait dans les couloirs que nous passions nos oraux et récoltait les textes des exercices sur lesquels nous  « planchions ». C’était au lycée Saint Louis, il m’a vivement encouragé en me disant que je pouvais « intégrer », je crois qu’il avait eu nos notes d’écrit, c’est ce qui est arrivé et c’est ainsi que j’ai quitté le lycée Clémenceau pour faire des études d’ingénieur à Grenoble, quittant le doux « cocon » de l’internat, où après 5 années, je commençais à faire partie des meubles.