La légende du sang

Le Professeur Jean Bernard ou La légende du sang

Onze ans déjà. Nous voilà à la onzième conférence consécutive, célébrant la mémoire d’un Grand Ancien des Lycées Jules Verne et Clemenceau.

professeurMesdames, Messieurs, bonsoir.
Onze ans déjà. Nous voilà à la onzième conférence consécutive, célébrant la mémoire d’un Grand Ancien des Lycées Jules Verne et Clemenceau.
Le but de ces rencontres est de faire découvrir l’œuvre de ces Grands Anciens des lycées de Nantes, et de montrer en quoi les années d’enfance et d’école passées au Lycée ont été déterminantes. Ainsi, ce cycle de conférences a commencé en 2000 avec Paul Nizan, fut poursuivi en 2001 avec René Guy Cadou, en 2002 avec Julien Gracq, en 2003 avec Thomas Narcejac, en 2004 avec Jules Granjouan, en 2005 avec Jules Verne, en 2006 avec Jacques Vaché, en 2007 avec Tristan Corbière, en 2008 avec Marcel Schwob et l’an dernier en 2009 l’immense compositeur Olivier Messiaen.

 


Pour sa onzième édition, l’Amicale des Anciens Élèves a tenu à évoquer la présence au lycée, non plus d’un homme de lettre, mais cette fois d’un très grand médecin : le professeur Jean Bernard.

Pourquoi évoquer ce soir la mémoire de Jean Bernard ?

Peut-être en ces temps où (et cela a été bien montré lors des 3èmes  Rencontres Internationales Jules Verne qui viennent de se tenir à l’École Centrale de Nantes, sur le thème « Science, technique et Société : de quoi sommes-nous responsables ? »,  en ces temps où dirais-je il y a une crise de l’engagement de la responsabilité ; bon nombre de scientifiques, de politiques, d’ingénieurs sont écrasés par le poids des responsabilités et cherchent à s’en décharger) et bien, Jean Bernard nous a donné une leçon d’engagement courage, d’humanité, en même temps qui d’innovation et de recherche au service de l’autre.
Comme l’honnête homme de la Renaissance, comme Pic de la Mirandole, à la fois savant et lettré, le professeur Jean Bernard a été un immense spécialiste d’hématologie et de cancérologie, mais aussi un grand humaniste, un écrivain et poète, doué d’une inlassable curiosité et d’un extraordinaire talent de pédagogue.

C’est lui qui fut le fondateur de la grande école d’hématologie française, une discipline longtemps secondaire et méprisée, mais devenue, grâce à lui et à ses élèves, l’une des meilleurs au monde
Grande figure de la résistance. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale il est entré très tôt dans la Résistance, responsable des parachutages dans le sud de la France, il a été arrêté et incarcéré à Frenes. Croix de guerre, il est Grand Croix de la Légion d’honneur.


Pionnier à la manière de Pasteur, Membre de l’Académie Française, il fut vraiment un homme hors du commun. En 1983, alors âgé de 76 ans, il avait accepté un dernier défi : celui de présider, à la demande de François Mitterand, le premier Comité d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé au monde.

Mais nous n’oublions pas ici que pendant la Première Guerre Mondiale de 1914 à 1917, le petit Jean, ses deux frères, sa sœur et sa mère sont venus s’installer à Couëron, près de Nantes, où le grand-père dirige une usine.
C’est à cette époque qu’il fréquentera les établissements nantais, d’abord dans la classe unique d’un instituteur qui l’aura particulièrement marqué Monsieur Joubert, un de ces « hussards noirs de la République », puis au lycée. En fait, il « sautera » la sixième, des parents substituant les cours par des leçons particulières, tant l’enfant était brillant.

C’est à la fin de la guerre, que Paul Bernard, ingénieur Centralien, revient chercher sa famille à Nantes pour retourner à Paris et inscrire Jean en classe de quatrième au Lycée Louis Le Grand. Tous ces souvenirs sont issus du livre « Le Scalpel et l’Epée », récit de la vie passionnante de ce pionnier de la médecine moderne, par Michèle Meyer aux Editions de l’@marante.
Pour évoquer la prodigieuse vie de Jean Bernard, il fallait un autre grand médecin hématologue, un de ses élèves les plus reconnaissants, j’ai nommé le Professeur Jean-Luc Harousseau.

Résumer la carrière de Jean-Luc Harousseau serait une gageure, tant elle est fournie. Je me contenterai juste de préciser que lors de ses études de Médecine à Nantes, il se tourna vite vers la spécialité d’Hématologie suivant ainsi les traces de son maître le Professeur Jean Bernard. Après des fonctions hospitalières à Paris, à l’Hôpital Saint-Antoine, puis surtout de 1977 à 1980 à l’Hôpital Saint-Louis, dans le service précisément du professeur Jean-Bernard, il est venu diriger le service d’Hématologie du CHR de Nantes. Président de l’Institut Régional du Cancer de Nantes Atlantique depuis 2001, il est Directeur Général du Centre de Lutte contre le Cancer René Gauducheau depuis octobre 2008.

Professeur des Universités, très écouté, Jean-Luc Harousseau est membre de nombreuses sociétés savantes européennes et américaines, œuvrant autour de l’oncologie.

Doué d’une force de travail exceptionnelle, il occupe parallèlement de nombreux postes et assure de nombreuses responsabilités administratives et pédagogiques au CHU de Nantes.
Enfin, n’oublions pas que Jean-Luc Harousseau est aussi un homme engagé politiquement. A ce titre, il a été Président du Conseil Régional des Pays de la Loire, de 2002 à 2004.

Auteur de plus de 450 publications, rentre hier d’un Congrès aux Etats-Unis, Jean-Luc Harousseau a voulu tenir ses engagements auprès de l’Amicale, en venant nous parler, de son ami et maître Jean Bernard. Nous en sommes flattés et honorés.

Enfin, s’il fallait trouver une raison supplémentaire de l’intérêt de Jean-Luc Harousseau pour ce projet de conférence sur Jean Bernard, il est lui-même un ancien du Lycée Jules Verne où il a fait toutes ses études primaires et secondaires.
Avant de laisser la parole au conférencier, je voudrais remercier l’administration du Lycée Clemenceau, en particulier Monsieur François Pilet, proviseur du lycée Clemenceau, qui nous apporte chaque année son soutien.
Encore un mot, je vous prie de noter la date de la 12ème conférence sur les Grands Anciens de nos lycées. Ce sera le mercredi 23 novembre 2011, le professeur Jean Guiffan, ancien professeur d’histoire en Khâgne en lycée viendra nous parler de « deux frères ennemis sous la 3ème  République : Clemenceau et Briand ». Ajoutons enfin, avant de céder définitivement la parole à Jean-Luc Harousseau , qu’il souhaite que cette conférence, illustrée d’extraits visuels, soit suivie d’un échange avec vous tous.
Bonne soirée à tous, en compagnie de cet homme remarquable que fut le professeur Jean Bernard.

Philippe Mustière

Le 8 Décembre, dans l’amphi Narcejac du Lycée Clemenceau, l’Amicale des Anciens élèves recevait le Professeur HAROUSSEAU, Professeur et chef de service d’Hématologie au CHU de Nantes, pour nous parler de Jean BERNARD.

Il commence son exposé par quelques dates :

Jean Bernard est né à Paris, le 26 mai 1907
Sa mère lui apprend à lire et à écrire.

  • 1914    Sa famille s’installe à Couéron.
  • 1917    Il va habiter à Nantes. Sans avoir fait de 6ème, il fait une 5ème au Petit Lycée (Jules Verne).
  • 1918    Rentre au lycée Louis-Le-Grand en 4ème A. Après ses baccalauréats de mathématiques et de philosophie, trois options s’offrent à lui : prépas aux Grandes Ecoles, écrivain, ou médecin. Il choisit médecine, car « un médecin moyen peut rendre plus de services qu’un écrivain moyen ».
  • 1924    Début des études de médecine.
  • 1929    Reçu à l’internat. Intègre le service d’hématologie de Paul Chevalier.
  • 1931    Fonde la première société d’Hématologie au monde.
  • 1936   Thèse de Doctorat.
  • 1940   Entre dans la Résistance Arrêté fin 1943, il est incarcéré à Fresnes jusqu’à la    Libération. 
  • 1950   Découverte de la 1ère leucémie chimio induite.
  • 1952   Découverte de la rubidomycine
  • 1956   Professeur de Cancérologie et médecin chef de clinique à l’Hôpital St Louis de Paris.
  • 1972    Reçu à l’Académie des Sciences.
  • 1973    Reçu à l’Académie de Médecine.
  • 1974    Reçu à l’Académie Française au fauteuil de Marcel Pagnol.
  • 1985   Président du Comité National d’Ethique.


Jean Bernard décède le 26 mai 2006, à 99 ans, après 80 ans de vie passée auprès de malades anonymes, comme de personnages illustres, tel le Shah d’Iran, et les Présidents Boumedienne et Pompidou.

Pourquoi est-il devenu un grand médecin français de renommée internationale ? sans doute parce qu’il conjugua recherche et humanité. « La mort d’un enfant, disait-il est un scandale qu’on ne peut faire autrement que de combattre rapidement »

Il a été le premier à obtenir une rémission complète de la leucémie aigue de l’enfant, en changeant son sang ainsi que sa moelle osseuse. Il a développé le traitement par rubidomycine.

Il a été le pionnier dans le traitement de la maladie de Hodgkin ; et découvrit la maladie génétique de J.Bernard-Soulié.
Toujours très présent dans son service où il initiait ses élèves , lors du «staff » hebdomadaire ; il était aussi très présent auprès de ses infirmières et de tout son personnel.
Il a eu soin de disséminer ses disciples ; et c’est ainsi que le Pr. Harousseau fut nommé à Nantes.

Il a été un infatigable voyageur, ambassadeur de l’hématologie française dans tous les pays du monde ; il a très vite compris l’intérêt de la recherche et a créé  l’« Institut de recherche sur les leucémies ».
Son ouverture d’esprit, sa grande culture et son approche humaniste de la médecine l’ont amené à écrire plusieurs ouvrages qui ont contribué à son élection à l’Académie Française.

Homme d’une grande rigueur intellectuelle et personnelle, très attaché à sa famille et à ses amis, discret, prudent, il se méfiait des groupes de pression et des laboratoires pharmaceutiques qu’il nommait « les marchands ».

Urbain, et toujours ponctuel, respectueux de tous, ce Grand Ancien du Lycée fut un modèle pour beaucoup. Merci J. B., comme l’appelait ses élèves

Propos recueillis par notre Vice-Président Guy Savoret

groupe

3 janvier 2011. Le professeur Jean-Luc Harousseau, spécialiste d’onco-hématologie et actuellement directeur général du Centre de lutte contre le cancer de Nantes est nommé à la présidence de la Haute Autorité de la Santé (HAS) a annoncé l’Elysée.

Témoignage inédit de Jean-Louis LITERS, du Comité de l’histoire, à l’appui de la conférence de Jean-Luc HAROUSSEAU organisée par l’Amicale.

En mai 1990, le professeur Jean BERNARD était venu à Nantes et avait donné une conférence au Centre de Communication de l’Ouest, autour de son livre De la biologie à l’éthique. En introduction à ses propos sur les travaux du Comité National d’Ethique dont il était le président, Jean BERNARD mentionna qu’il avait été élève du Lycée de Nantes, dans ce qu’on appelait le « Petit Lycée », aujourd’hui le lycée Jules Verne.

A l’issue de la conférence, Joël BARREAU et Jean-Louis LITERS glissèrent quelques mots à l’illustre ancien élève à propos du Comité de l’Histoire du Lycée Clemenceau qui venait d’être créé.

Cette rencontre fut suivie de quelques échanges par courrier et, le 6 juillet 1990, Jean BERNARD, « très heureux de faire partie du Comité de l’Histoire du Lycée », adressait son bulletin d’adhésion, son chèque et les quelques lignes suivantes rappelant les souvenirs qu’il gardait de son court passage au Lycée de Nantes. 

Voici soixante treize ans, pendant l’année scolaire 1917-1918, j’ai été élève de la classe de cinquième du petit lycée de Nantes, devenu depuis lycée Georges Clémenceau. J’avais alors dix ans. Les maîtres de ce temps acceptaient plus facilement qu’aujourd’hui, me semble-t-il, les enfants jeunes.

Depuis le début de la guerre, depuis trois ans, je vivais à Couëron. J’ai reçu ma première formation d’un remarquable instituteur, Monsieur JOUBERT, à l’école communale de Couëron.
En octobre 1917, mes parents viennent habiter boulevard Saint-Aignan à Nantes. J’ai gardé un très heureux souvenir des marches quotidiennes du boulevard Saint-Aignan au lycée ; du lycée au boulevard Saint-Aignan, accompagné de camarades dont le nom est resté dans ma mémoire : les frères d’ALLENS, BESSAC.

J’ai gardé aussi un heureux et reconnaissant souvenir de mes maîtres du lycée, le professeur d’anglais, Madame TROBA ; le professeur de calcul (on ne disait pas encore mathématiques en cinquième), Monsieur DAGOT et surtout le professeur de lettres, Monsieur ROUSSEAU. Il m’avait, l’année précédente, donné des leçons de latin et m’avait ainsi permis de sauter la sixième et d’entrer directement en cinquième. Il nous faisait aimer le latin, celui du De Viris. Il alliait rigueur et gaieté et nus enseignait la méthode en même temps que les mots.

Je passais à Mauves les vacances de l’été 1918. Après les cruelles épreuves que l’on sait, la victoire était en vue. Nous sommes revenus à Paris. J’entrais en octobre en quatrième au lycée Louis le Grand. Je suis l’enseignement parisien sans difficulté grâce à la formation, aux leçons reçues de mes maîtres du petit lycée de Nantes, maîtres dont j’évoque ici la mémoire avec respect et gratitude.


Jean BERNARD, de l’Académie Française, le 6 juillet 1990